Il y a deux ans, un robot humanoïde qui travaillait dans un entrepôt relevait de la vidéo promotionnelle. Aujourd’hui, deux constructeurs américains publient des chiffres d’exploitation : Agility Robotics pour son robot Digit, en service chez le logisticien GXO, et Figure AI pour son Figure 02, qui a passé onze mois sur une ligne de l’usine BMW de Spartanburg (Caroline du Sud). Ces données restent celles des fabricants, mais elles sont assez précises pour qu’on les recalcule. C’est l’objet de cet article : lire les chiffres, en tirer des ordres de grandeur, et voir ce qui sépare encore la démonstration de l’outil de production.
Le contexte : un marché de robots qui n’attend pas les humanoïdes
Le point de départ tient en deux nombres. Selon le rapport World Robotics 2026 de la Fédération internationale de robotique (IFR), publié le 24 septembre, le parc mondial de robots industriels a atteint 5 millions d’unités en 2025, porté par plus de 600 000 installations dans l’année (+11 %). La Chine représente à elle seule 59 % des nouvelles installations. Ces robots sont des bras articulés, des robots cartésiens ou des robots mobiles : aucun n’a de jambes.
L’argument des humanoïdes est ailleurs. Dans sa note de position « Humanoid Robots – Vision and Reality », l’IFR le résume ainsi : nos environnements étant optimisés pour le corps humain, un robot généraliste qui en reprend la forme et la mécanique de mouvement pourrait y avoir un avantage. Elle rappelle aussi que le ministère chinois de l’Industrie les présente comme une technologie potentiellement aussi disruptive que le smartphone. La note s’intitule « vision et réalité » : c’est bien la question.
BMW : 1 250 heures, 90 000 pièces, et un calcul qui s’impose
Le bilan le plus détaillé est celui que Figure AI a publié en novembre 2025, au moment de retirer ses Figure 02 de l’usine BMW. La tâche : prendre trois pièces de tôle dans des bacs et les poser sur un gabarit de soudage, avant que des robots six axes classiques ne les soudent. Les exigences affichées : un cycle de 84 secondes dont 37 pour le chargement, un placement dans une tolérance de 5 mm en environ deux secondes par pièce, plus de 99 % de cycles réussis par poste et aucune intervention humaine.
Le bilan chiffré : des postes de 10 heures du lundi au vendredi, plus de 1 250 heures de fonctionnement, plus de 90 000 pièces chargées, une contribution à la production de plus de 30 000 BMW X3, et environ 1,2 million de pas, soit plus de 320 km parcourus.
Deux remarques s’imposent. D’abord, la page présente les 84 s et les 99 % comme des objectifs : elle ne publie ni la cadence mesurée, ni le taux de réussite obtenu, ni le nombre d’interventions. Ensuite, le rapport des deux chiffres publiés donne un ordre de grandeur : 90 000 pièces pour 1 250 heures, c’est de l’ordre de 70 pièces par heure de fonctionnement, alors que la cadence cible (trois pièces toutes les 84 s) en suppose environ 130. Le comptage des heures inclut sans doute des phases de mise au point : l’écart ne se lit donc pas comme un rendement, mais il rappelle qu’entre l’exigence d’une ligne et la production réelle d’un robot en apprentissage, il y a encore une marge.
Le retour d’expérience matériel est plus instructif que les compteurs. Le point de défaillance principal a été l’avant-bras : trois degrés de liberté dans un volume réduit, des contraintes thermiques, et une carte électronique intermédiaire qui distribuait les communications vers les actionneurs du poignet. Figure indique avoir entièrement repensé cette électronique sur le Figure 03.
GXO : 100 000 bacs et un rapport de charge qui change tout
Chez Agility, le communiqué du 15 septembre 2026 qui présente Digit 5 fournit le bilan de la génération précédente : plus de 65 000 heures de fonctionnement cumulées sur plusieurs sites clients (GXO, Schaeffler, Amazon, Toyota), et, sur le site GXO de Flowery Branch près d’Atlanta, 100 000 bacs manipulés avec une précision d’environ 98 % « en tâche ». Appliqué au volume, ce taux signifie de l’ordre de 2 000 manipulations à reprendre : c’est le chiffre qui dimensionne la supervision humaine autour du robot.
Le chiffre le plus parlant est pourtant le rapport entre temps de travail et temps de charge. Digit 4 avait un rapport de 2:1 : pour deux heures de travail, une heure de charge, soit au mieux 16 heures utiles par jour. Digit 5 annonce une autonomie de 90 minutes pour une recharge de 9 minutes, soit 10:1, ce qui porte le plafond théorique à près de 22 heures sur 24 (Agility annonce « plus de 20 heures »). Pour un exploitant, c’est ce ratio, bien plus que l’agilité du robot, qui décide si un humanoïde remplace un poste sur deux ou trois équipes.
Les autres évolutions vont dans le même sens : une charge utile portée à 22,7 kg (+40 %, donc environ 16 kg pour Digit 4), une portée verticale de 2,2 m, des préhenseurs interchangeables sur brides normalisées ISO. Le robot pèse 129 kg pour 1,81 m : ce chiffre compte au moment d’aborder la sécurité.
La vraie barrière : un robot qui tombe quand on le coupe
Un bras industriel classique est statiquement stable : on coupe l’alimentation, il s’arrête et reste en place. Un humanoïde est dynamiquement stable : il a besoin d’énergie et d’une commande active pour rester debout. Comme le rappelle la MIT Technology Review, l’arrêt d’urgence traditionnel, qui coupe la puissance, ferait donc tomber la machine, ce qui peut être plus dangereux que la situation qu’on voulait arrêter. Les premiers Digit chez GXO travaillaient d’ailleurs dans une zone séparée des opérateurs par des panneaux ou des barrières laser. La réponse des constructeurs est une décélération contrôlée : le robot dispose d’un temps donné pour se mettre dans un état sûr (par exemple en posant ce qu’il porte) avant l’arrêt.
C’est tout l’enjeu du « travail coopératif sans barrière » que revendique Digit 5, et qui reste à ce stade une déclaration de constructeur. Le cadre normatif est en cours d’écriture : la norme ISO 25785-1, première norme internationale de sécurité pour les robots mobiles industriels à stabilité active (humanoïdes, quadrupèdes, plateformes auto-équilibrées), est au stade de projet de comité, et son pendant nord-américain est le rapport technique ANSI/A3 R15.108. Agility participe aux deux travaux. Les normes existantes, comme l’ISO 10218 que nous évoquions pour l’analyse de risque des cobots en atelier, n’ont pas été écrites pour une machine qui marche.
En Europe, l’échéance est fixée : le règlement Machines (UE) 2023/1230 s’applique obligatoirement à partir du 20 janvier 2027. Il intègre des dispositions sur les fonctions de sécurité assurées par de l’IA et sur la cybersécurité des logiciels de commande. Agility annonce viser le marquage CE pour ouvrir Digit à l’Union européenne et au Royaume-Uni : ce sera la première confrontation d’un humanoïde logistique avec ce texte.
Démonstration ou révolution ? Ni l’une ni l’autre, pour l’instant
Les signaux d’industrialisation sont réels : des milliers d’heures cumulées, des contrats pluriannuels, Agility faisant état de plus de 300 millions de dollars de commandes pluriannuelles (sous réserve de jalons contractuels) et d’une usine dimensionnée pour 10 000 robots par an à pleine capacité. Mais l’échelle reste à mesurer : même à ce plafond, on parlerait de moins de 2 % des 600 000 robots industriels installés en 2025. Et le vocabulaire des constructeurs reste prudent : le retour de Figure chez BMW en juin 2026, sur une tâche plus complexe de séquencement de pièces, est présenté comme une « première démonstration ».
Les humanoïdes font donc un travail réel mais étroit, sur des postes choisis pour leur répétitivité. Le robot généraliste qui passe d’un poste à l’autre reste à prouver.
Les questions à poser avant un pilote
- Cadence mesurée, pas visée : unités traitées par heure de présence au poste, et non par heure de fonctionnement.
- Interventions par poste : combien de fois un opérateur doit reprendre la main, et combien de temps cela lui prend.
- Rapport travail/charge réel, sur une journée complète, batterie vieillie comprise.
- Stratégie d’arrêt : que fait le robot en cas d’arrêt d’urgence, et dans quel délai atteint-il un état sûr ?
- Conformité : marquage CE au titre du règlement 2023/1230 pour une mise en service après le 20 janvier 2027.
- Alternative : un robot mobile et un bras fixe feraient-ils le même travail ? Pour les tâches de port de charge, un exosquelette pour limiter les TMS reste aussi une piste moins coûteuse.
Si le fournisseur répond chiffres à l’appui aux trois premières questions, le pilote a une chance de devenir une exploitation. Sinon, il restera une démonstration.